lundi 30 octobre 2023

II.1.2. SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS, HÉRITIER DU REMPART


MENU : 2.1.2. St-Germain : héritier du rempart 

« ILS TRAVERSÈRENT LA SEINE ET CHARLIE SENTIT L'ASPECT
SOUDAINEMENT PROVINCIALE DE LA RIVE GAUCHE »... 
-- Retour à Babylone par F. Scott Fitzgerald, 1931
Fitzgerald y situe exceptionnellement son intrigue pour
 souligner la désorientation d'un Américain résident de la rive droite.

Ce territoire deviendra légendaire comme le plus intellectuel de la planète, où habiteront Sartre, Beauvoir, Camus, Picasso, Sidney Bechet, Richard Wright... . On y croise encore des stars dans tout les domaines, dans les rues et les cafés.

La Rive gauche a toujours été moins commerciale et plus intellectuelle que la Rive droite : Le fleuve la séparait de la principale voie de commerce et terre d'Église, on y soulignait le savoir, pas les affaires. 

Crucifixion du Parlement de Paris (détailvers 1450 / zoom 
Le roi et le saint à Saint-Germain.

Le mur d'enceinte explique l'intellectualité de Saint-Germain.

Adapté de Mappy

En bref

    *    *    *

    Suite,




    dimanche 29 octobre 2023

    HORS-LA-LOI ET PROTESTANTS VIVENT HORS L'ENCEINTE


    MENDIANTS, VOLEURS ET MARGINAUX S'ÉTABLISSENT AU-DELÀ DES REMPARTS, OÙ LES AUTORITÉS NE LES POURSUIVENT PAS

    Au XVIe siècle, des protestants les rejoignent.
    -- Merci à Pascal Payen-Appenzeller, pasteur et historien de Paris,
    pour une partie de ces informations.

       Notre-Dame de Paris par Victor Hugo, éd. de 1854
    Saint-Germain a du ressembler à cette cour des miracles

    Adapté d'un plan de Paris de 1615 / zoom
    • Ils y chantent des psaumes et la première rencontre de pasteurs a lieu dans cette « Petite Genève », référence à la république de Calvin.


    • Le protestantisme y continue malgré l'interdiction de Louis XIV (en 1684), pour ne pas heurter les Scandinaves dont l'ambassade est dans ce quartier. 

    *     *

    Ces protestants expliquent l'intellectualité de Saint-Germain :

    • La croyance clé, la responsabilité personnelle pour le salut, conduit à réfléchir soi-même sur la Bible, et à contester les additions (le Purgatoire, les saints, la Papauté, la messe). 

    • Elle encourageait la lecture. Les artisans, boutiquiers et avocats, citadins sédentaires qui feront du protestantisme un phénomène de masse, étaient instruits, le reste de la population, y compris les nobles, beaucoup moins.
                     
                                                        Le prêteur et sa femme, Flandres, 1514 / zoom


    • L'impression de la Bible en langues locales a grandement encouragé la foi nouvelle. 

    Expulsion des protestants de Toulouse par Antoine Rivalz, le peintre officiel de l'Hôtel de Ville de Toulouse, vers 1725 / zoom
    Un massacre interrompe une lecture — hors l'enceinte.

    *    *

    Ils ont laissé à Paris la superbe Bibliothèque d'histoire du protestantisme :
    (Construite en 1877)

    Portrait du premier chef militaire protestant   
    s'appuie sur des livres  

    Cour de l'historien mentionné ci-dessus

                          
         Photo par un parent du jeune garçon

    Le directeur montre des documents du XVIe siècle à des Allemands calvinistes, descendants de protestants français ayant fui le royaume après l'interdiction de leur foi. Parmi ces documents, la Bible d'Henri IV, qui pour devenir roi a du abjurer sa croyance protestante : « Paris vaut bien une messe. » 

    *    *

    Les résidents instruits ont attiré des éditeurs et des libraires,
    ensuite des marchands d'art contemporain.

    ©Jeanne Bucher
    La célèbre galerie Jeanne Bucher (à suivre) commence par une librairie du quartier.

    Saint-Germain devient
     le quartier des intellectuels.

    *     *     *

    samedi 28 octobre 2023

    L'ÉGLISE ET LES ÉCOLES

     

    DES CATHOLIQUES AUSSI EXPLIQUENT L'INTELLECTUALITÉ PUISQUE LA RIVE GAUCHE EST TERRE D'ÉGLISE

    Hors l'enceinte était la puissante abbaye de Saint-Germain :

           Adapté d'un plan de 1550 / zoom


    Le symbole du quartier est son clocher.   

         Zoom

    Reste aussi un vestige de tour, caché derrière le n° 4 place de Saint-Germain des Prés :

    Salle de réunion ; accès grâce à Pascal Payen-Appenzeller, mentionné à la page précédente.

    *     *

    De l'autre côté de l'enceinte, le côté ville, la Sorbonne :

    Cours à la Sorbonne au XVe siècle

    Réactionnaire, viscéralement opposée aux idées nouvelles, elle s'opposa viscéralement aux protestants de Saint-Germain.

    l'Université de Paris demeurait alors la plus haute autorité spirituelle de la Chrétienté après le Saint-Siège. Elle formait une véritable république fédérative avec son territoire, sa justice, des privilèges énormes.  

    Farouchement indépendante, ultramontaine, conservatrice, l'Université haïssait les novateurs. Elle avait abandonné Jeanne d'Arc. Elle avait encouragé les six mille copistes et enlumineurparisiens à porter une accusation de sorcellerie contre les imprimeurs. Sans discuter sérieusement la Réforme naissante, elle la dénonça comme un crime digne du dernier châtiment [être brûle vif].

    -- Le massacre de la Saint-Barthlemy par Philippe Erlanger, 1960, p.3.

     

    Mais elle encouragea l'unité de la Chrétienté en instruisant la plus grande partie du clergé, ce qui donna à l'Europe une philosophie commune et aux lettrés une langue de communication.

    *     *

    La Sorbonne reste au centre du système universitaire français
    et les écoles les plus prestigieuses du pays se concentrent à ses côtés :


    • Le Lycée Saint-Louis, fondé par des jésuites au XVIe siècle pour former les fils de l'élite, est de l'autre côte du boulevard. Les Écoles de Médecine et de Droit sont à quelques pas. 

    • À cinq minutes, l'École Normale Supérieur, l'École des Sciences Politiques, la Faculté de Jussieu et le Collège de France.

    • L'École Polytechnique et l'École Centrale s'y trouvaient avant d'être transférées en banlieue (en 1964 et 2015).



    L'arrêt de bus en face de la Sorbonne
    s'appelle Les Écoles.

    *    *    *

    vendredi 27 octobre 2023

    LES INTELLECTUELS, LES CAFÉS, L'OCCUPATION


    LIBRAIRES, ÉDITEURS, ÉCRIVAINS, ÉTUDIANTS, ARTISTES, PROFESSEURS, GALERISTES, CINÉASTES (...) SE RENCONTRAIENT DANS LES NOMBREUX CAFÉS

    On pouvaient y téléphoner et rester indéfiniment pour le prix d'une seule consommation. 

           Adapté d'un plan Mappy
    Le café dont parle Simone de Beauvoir dans le texte ci-dessous.

    *    *

    Ces officiers allemands sur une terrasse de café du boulevard Saint-Germain sont à l'aise.


    Ce qui n'était pas le cas à l'intérieur du café. La philosophe et romancière Simone de Beauvoir explique :


    L'hiver [de 1942] fut rude....

    Il n'était pas question de travailler dans l'humidité glaciale de ma chambre. Au Flore, il ne faisait pas froid, les lampes à acétylène donnaient un peu de lumière quand les ampoules s'éteignaient. C'est alors que nous primes l'habitude de nous établir pendant nos heures libres. Nous y trouvions pas seulement un relatif confort [...] : nous nous sentions chez nous, à l'abri.

    On avait toujours un choc de plaisir, le soir, quand on émergeait des froides ténèbres pour entrer dans ce repaire tiède et illuminé, tapissé des belles couleurs rouges et bleues. La « famille » entière se retrouva parfois au Flore, mais éparpillée, selon nos principes à tous les coins de la salle. [par sécurité ?] [...]

    Picasso souriait à Dora Marr qui tenait en laisse un gros chien ; [...] Jacques Prévert discourait ; il y avait des discussions bruyantes à la table des cinéastes qui, depuis 1939, se retrouvaient là presque chaque jour. [...]

    Malgré les restrictions et les alertes,
     nous retrouvions au Flore
     une reminiscence des années de paix ;
     mais la guerre s'insinua dans notre querencia.

    On nous dit un matin que Sonia venait d'être arrêtée [...]. Quelques jours plus tard, à l'aube, Bella dormait dans les bras du garçon qu'elle aimait quand la Gestapo frappa à leur porte et l'emmena [...] Nous étions encore très imparfaitement renseignés sur les camps, mais c'était terrifiant le silence dans lequel s'engouffra ces filles si gaies. Jausion [un poète, dont la fiancée avait été dénoncée par sa famille et déportée] et ses amis continuèrent à venir au Flore et à s'assoir aux mêmes places ; ils parlaient entre eux, avec une agitation un peu hagarde ; aucun signe n'indiquait, sur la banquette rouge, le gouffre qui s'était creusé à leur côté. C'est là ce qui me semblait le plus intolérable dans l'absence ; quelle ne fût exactement rien. Cependant les images de Bella, de la Tchèque blonde, ne s'effacèrent pas de ma mémoire : elles en signifiaient des milliers d'autres. L'espoir recommençait, mais je savais que plus jamais la fallacieuse innocence du passé ne ressusciterait.

    Tous les jours, vers dix heures du matin, 
    deux journalistes s'asseyaient côte à côte 
    sur la banquette du fond et déployaient Le Matin 

    Ils commentaient les événements, d'un air désabusé [...] « Au train où vont les choses, jamais on ne sera débarrassé de ces youtres ! » [...] Je ne détestait pas les entendre ; il y avait dans leurs visages, dans leurs propos, quelque chose de si dérisoire que, pendant un instant, la collaboration, le fascisme, l'antisémitisme, m'apparaissaient comme une farce destinée à quelques simples d'esprit. Et puis, je me ravisais, avec stupeur ; ils pouvaient nuire, ils nuisaient [suit la mention de disparus]

    Personne ne frayaient avec ces deux collaborateurs, sauf un petit homme brun, aux cheveux frisés, qui se disait secrétaire de Laval [Premier Ministre sous le gouvernement collaborateur de Vichy].

    Dans l'ensemble, les clients du Flore étaient résolument hostiles au fascisme et à la collaboration, et ils ne s'en cachaient pas. Les occupants le savaient, sans doute, car ils n'y mettaient jamais les pieds. Une fois un jeune officier allemand poussa la porte et s'assit dans un coin avec un livre ; personne ne broncha, mais il dut sentir quelque chose car très vite il referma son livre, paya sa consommation et décampa.
    -- La Force de l'âge II, ed.1960, pp. 606-612,
    légèrement adapté et raccourci

    Zoom
    Simone de Beauvoir à cette époque.