lundi 26 décembre 2022

LE TERRITOIRE AUJOURD'HUI


« TOURNEZ À GAUCHE AU STARBUCKS », M'A T'ON DIT QUAND J'AI DEMANDÉ OÙ ÉTAIT LA RUE MONTORGUEIL, QUI AVAIT LONGÉ LA COUR DES MIRACLES



Une annonce proposait de louer de l'espace dans « la rue la plus cool ».

La proximité des anciennes Halles explique les cafés, les restaurants et les magasins pour gourmets.

Le début de la rue Montorgueil à la bordure des Halles, à suivre.

La plupart des établissements sont modernes...





Mais certains témoignent du passé : 

L'Escargot accueil des célébrités depuis 1832.

      Une peinture au dessus d'une commerce qui devait vendre des produits coloniaux.

     La pâtisserie Stoher, fondée par le pâtissier de la reine (en 1730).

 « Le Rocher de Cancal »
paraît dans Le Contrat de mariage de Balzac


     
Un dîneur y savoure le vin par Paul Gavarini / Vue de l'étage             

Un incident qui eut lieu au bar



Vers 1830 Alfred de Musset,
 noble, jeune, dandy et un des grands poètes français,
invite Céleste Vénard, une prostituée de seize ans,
à y dîner.

La tenancière du bordel l'habille somptueusement et elle est ravie d'entrer dans le monde des privilégiés. Mais au bar Musset l'asperge d'eau et rit avec les autres habitués quand elle s'enfuit en sanglotant. 

Elle devient une des « reines de Paris », courtisanes comparables à des stars de cinéma. Musset lui écrit un poème, sans doute en espérant la revoir. Elle ne répond pas, suprême insulte, et en le croisant, prétend ne pas le voir. 

Démolit par la boisson et la débauche, il s'épuise à trente ans. 

*     *

Des signes de richesses datent de la fin du XVIIe siècle, quand des maisons comme celles-ci remplacent celles du Moyen Âge :

À la rue Montorgueil 

La rue Saint-Sauveur, qui joint les rues Montorgueil et Saint-Denis, au cœur de ce qui était la Cour des Miracles.
*     *

Rien ne reste de la Cour des Miracles ou de l'enceinte contre laquelle elle se blottissait, sauf la très douce pente due aux ordures jetées à l'extrémité de la ville. 


L'arc en arrière-plan est sur le site du rempart.

*     *

À venir : Comment cette banlieue misérable est devenue un quartier de l'élite.

Mais un mot de plus sur Cécile Vénard
 qui comme les membres de la Cour des Miracles,
défia avec un certain succès
les limites que la naissance imposait.

*    *    *
Suite,



dimanche 25 décembre 2022

DÉTOUR : UNE COMTESSE SORTIE DE LA RUE


CÉLESTE VÉNARD, QUINZE ANS, FUIT POUR ÉCHAPPER
AU VIOL, EST EMPRISONNÉE COMME SANS ABRI ET DEVIENT UNE PROSTITUÉE 

« Un bordel vous abrite, vous nourrit, vous donne des habits somptueux et des bijoux. L'alternative est un homme qui vous bat », lui dit une femme connue en prison.

     Zoom : pour l'image, déroulez la page
  • Céleste se met « en carte ». Les « femmes soumises » pouvaient solliciter à certaines heures sans entre arrêtées, mais leur noms restaient inscrites à vie sur le « livre d'infamie ». 

  • Elle passe un mois au bordel, mais déteste ses restrictions.* Un client règle sa dette, lui permettant de partir.  
*Les filles devaient rembourser la tenancière pour le gîte, les repas, les vêtements etc., calculés aux prix forts. 

*     *

Elle devient la célèbre cancaneuse « Mogador »du bal Mabille, jardin où le talent pouvait transformer une fille du trottoir en courtisane. 

*Les noms de guerre, accordés par des hommes, prouvaient le succès d'une danseuse. Le surnom « Mogador », comme « la reine Pomery » ci-dessous, venait de l'actualité.

Le bal Mabille, lithographie d'époque de A. Provost / zoom

  • La célébrité passait vite : « la reine Pomery », adulée en 1845, est morte oubliée en 1846 à vingt-et-un ans.

         Zoom

Elle inspira l'exubérante « la Bacchanale » de Le Juif errant d'Eugène Sue, feuilleton dont on lisait les numéros à vive voix aux voisins illettrés (de juillet 1844 à août 1845).

Celeste finança la pierre tombale au cimetière de Montmartre sur laquelle est écrit, « Ici repose Lise, née le 22 février 1825, morte le 8 décembre, 1846. Son amie Celeste. »

  • Preuves de cran : quand le bal ferme pour l'hiver, Céleste... 

    • Se recycle comme écuyère montant à cru, bien qu'elle ait peur des chevaux.

    • Devient conductrice de char romain, un spectacle où des jeunes femmes légèrement vêtues risquaient leurs vies. Le char de Celeste se renverse et elle est grièvement blessée.

Internet, disparu 
  • Elle est la figure centrale de la peinture qui domina le Salon de 1847 :

           Les Romains de la décadence de Thomas Couture, 1847 / zoom

La main de Celeste

*     *
L'homme de sa vie apparaît :

Portrait du consul français à Melbourne 1852-1858                                                          Son château / zoom
de Antoine Fauchery / zoom                                                              

Lionel de Moreton Chabrillan est le brebis galleux d'une famille puissante. Quand un groupe de snobs  insulte Celeste dans un café à la mode, il la défend, se bat et gagne. Elle veut partir, il l'a retient. Ils tombent amoureux.  

  • « Je ne peux vivre sans toi », dit-il, abandonnant le mariage pour la dote.*

*Son addiction au jeu le rend moins intéressant comme parti, mais il est beau, bien élevé et porte un grand nom.

  • La famille horrifiée le fait envoyé comme Consul en Australie. Lionel réussit à effacer le nom de Céleste du registre de police et elle tente de devenir respectable...  

Mais elle avait écrit ses mémoires et le livre paraît en Australie. Invité aux événements sans sa femme, Lionel refusait. 


  Mogador (Comtesse de Chabrillan) par Gaspard-Félix (Nadar), 1864 / zoom

Pour Céleste, ce livre et sa belle-famille seront des fardeaux pour le reste de sa vie.  

*     *

Celeste revient à Paris. Lionel, 40 ans, meurt.  

  • Se nommant « Celeste Mogador », « Madame Lionel » ou « la Comtesse Lionel de Chabrillon » selon les circonstances, elle vit de jour en jour... .

  • Elle est l'auteure française la plus prolifique du XIXe siècle, avec une douzaine de romans, huit pièces de théâtre, cinq opérettes... . Dumas et Bizet sont des amis.


  • Elle est aussi chansonnière, interprétant ses mélodies elle même, comédienne* même, et directrice de théâtre.**
*Nuisible pour la respectabilité : « Mon théâtre, mon bordel », dit un directeur de théâtre au début du roman Nana de Zola. 

*Ce métier étant interdit aux femmes, Celeste a du payer un homme de paille. Il la trahit. 

*     *
Aussi...

  • Pendant le siege of Paris (en 1870-1871) elle fonde les « Sœurs de France », un corps d'ambulancières mobiles de 125 bénévoles soignant les blessés. Elles viennent de toutes classes sociales, apportent leur propre nourriture en ce temps de famine, n'acceptent aucun cadeau, se relayent au centre de l'action et s'identifient que par leurs arrondissements : la comtesse est le n° 9472 :

Zoom (déroulez)
  • En 1875 elle fait de son domicile un orphelinat pour vingt-cinq petites filles de la rue, avec l'appui de deux sponsors. Elle regarde l'inauguration cachée derrière un arbre. Un des sponsors la prend par la main, la présente et demande aux religieuses et aux fillettes de suivre ses conseils. 

L'autre abandonne son soutien.

*     *

Morte presque sans ressources à quatre-vingt-trois ans,
Céleste refuse toujours de vendre son titre, en souvenir de Lionel et par fierté.

*     *
Récits 

  • En anglais

 
  • En français : un roman qui évoque les bordels, la police, la vie de luxe et les hétaïres des années 1840-1870 par l'imaginée « Celeste Mandragore », et une biographie basée sur ses mémoires :

 


*     *

 « La beauté de certaines femmes les place dans une caste spéciale. »
               -- Guy de Maupassant

 « Grêlée, la peau rouge, les yeux creux, Celeste savait qu'elle n'avait plus sa place dans le monde auquel sa beauté, seule, lui avait donné un moment accès... elle n'était rien. »
 -- Alexandra Lapierre

C'est dans cette société 
que Céleste Vénard se fraie un chemin. 

Continuons la promenade.

*    *    *

Suite,


samedi 24 décembre 2022

L'IMMENSE ESPACE DU CENTRE-VILLE


« LES HALLES » : LE MARCHÉ QU'UN ROI ÉTABLIT À CÔTÉ DE LA VOIE DE COMMERCE, JUSTE AU NORD DU CIMETIÈRE
(EN 1135)

Il absorbe le marché du cimetière. 
(Vers 1850)


 Vue du imetière des Innocents, anonyme, 1814 / zoom

Des pierres tombales renversées : l'église est démolie juste avant la Révolution, mais ce bouleversement et les guerres napoléoniennes remettent la fin du cimetière aux années 1820.

                                              Le Marché et le cimetière des Innocents par John James  Chalon, 1822 / zoom
 
Les Halles et le marché de l'ancien cimetière, fin XIXe siècle / Internet, sans source

Il était un des lieux les plus animés de Paris.

Une série de photos se trouve ici.

Et le cadre d'un célèbre film américain, qui commence par le dessin ci-dessus et par un propriétaire de bistro disant avec un accent français...

« Bienvenu à Paris ! Chaque années des milliers de visiteurs viennent voir la Tour Eiffel, les Champs Elysées, l'Arc de Triomphe, Notre-Dame, les ponts de la Seine, Montmartre. Mais pour trouver le vrai Paris, vous devez venir aux Halles, le marché de gros, le ventre de Paris, et sa rue la plus fréquentée, la rue Casanova, un lieu de passion, d'amitié, de désir et de mort, tout ce qui fait bon vivre. »

Par Billy Wilder avec Jack Lemmon et Shirley MacLaine, 1963








    Etc.

    Un visiteur se souvient :

    « Je suis venu à seize ans avec un ami. Nous ne savions pas où nous étions tombés, mais finalement nous avons trouvé une chambre, si petite que seulement un de nous pouvait y dormir à la fois. Il s'est endormi et je suis sorti.
      
    J'étais abasourdi de voir des foules de gens au milieu de la nuit, des ivrognes, des prostituées, des hommes déchargeant des choux. 

    Je ne peux pas croire que cela soit le même lieu. »
    -- Bill Wright

    *     *

    Devenues trop petites, les Halles sont transférées en banlieue. On démolit ses pavillons uniques, qu'un parc et un centre commercial remplacent :
    (En 1970)
    Video du photographe Jean-Claude Gautrand / zoom 
     

    *     *

    On peut regretter la perte d'un lieu qui vibrait d'énergie et apprécier l'immense espace vert que le cimetière et le marché ont légué.

         Scène au Cimetière des Innocents à Paris par Jean-Claude Tardieu, début XIXe siècle  / zoom 
     
    © Philippe Guignard 

    *    *    *