samedi 29 octobre 2022

UNE PLONGÉE DANS LA SORCELLERIE DU XVIIe SIÈCLE


LA CROYANCE AU DIABLE ET À LA MAGIE NOIRE CONDUISAIENT LES COURTISANS A COURIR...
-- L'Affaire des poisons : alchimistes et sorciers sous Louis XIVde J-C. Petitfils, 1977 
-- Louis XIV et l'affaire des poisons : les grands scandals de l'Histoire, You/Tube, 2020


« chez quelque prêtre dévoyé afin d'y faire dire une messe au Diable avec égorgement d'enfant. Le commerce du poison suivait habituellement ces sortilèges : ce que le Diable n'avait pu faire, l'arsenic le ferait plus sûrement. »
--  L'Allée du roi, roman historique de Françoise Chandeneggor, 1981

Madame de Montespan, le grand amour du Roi-Soleil, « Secrets d'histoire » / YouTube

Des bébés ou des jeunes enfants étaient baptisés avant d'être égorgés. Ensuite leur sang était versé dans une calice et de là sur le ventre nu de la cliente. En disant « la cliente » ou « la sponsor », les textes suggèrent un crime féminin. 

Le prêtre qui pratiquait ces messes assassinait ses propres enfants. 

Secrets d'histoire, vidéo / zoom



La plus célèbre criminelle française reste « La Voisin », qui se targuait d'avoir commis 2500 meurtres, par des avortements,*  des empoisonnements et des messes noires. Elle habitait rue Beauregard, qui côtoyait le rempart avant sa destruction. 

*Criminalisés jusqu'en 1975.

 Catherine Deshayes, veuve Monvoisin, dite La Voisin, par Antoine Coypel,1680-1682




Carolyn Ristau
La Voisin habitait au n° 24. 

Un informateur employé par la police nouvelle était invité à un dîner dans le quartier, où une femme ivre s'est vantée d'une clientèle « de duchesses, de marquises, de seigneurs et de princes ». Une enquête trouve des poisons et deux cent personnes ont été arrêtées, y compris La Voisin sur les marches de l'église de sa paroisse après la messe.


Notre-Dame de Bonne-Nouvelle
 L'église médiévale a brûlé (en 1821). Celle-ci la remplace.

La magie noire est un sacrilège qui dépend de la croyance.

*    *

Une mort énigmatique
-- Correspondence de Madame de Sévigny, le 23 février 1680
  • La Voisin boit et chante avec ses gardiens entre les séances de torture et passe la nuit avant son supplice, « toute brisée qu'elle était, à faire la débauche avec scandale ». 

  • Devant l'échafaud elle rejette l'habituel discours de pénitence et de louange du roi, bien que cela aurait pu aider sa fille emprisonnée. Elle hurle et donne en jurant des coups de pied à la paille jusqu'à la fin.

Elle refuse même de se confesser à un prêtre, choisissant donc, étant croyante, de perdre son âme.


 

L'histoire d'une autre femme :
« Une de ces misérables, qui fut pendue l'autre jour...

avait demandé la vie à M. de Louvois [le ministre chargé des exécutions] et qu'en ce cas elle dirait des choses étranges ; elle fut refusée. "Eh bien ! dit-elle, soyez persuadé qu'aucune douleur me fera dire une seule parole." On lui donna la question ordinaire, extraordinaire, et si extraordinaire, quelle pensa y mourir, comme une autre qui expira, le médecin lui tenant le pouls, soit dit en passant. Cette femme souffrit donc tout l'excès du martyr sans parler. On la mène à la Grève [l'Hotel de Ville, lieu d'exécution] ; avant d'être jetée, elle dit quelle voulait parler ; elle se présente héroïquement : Messieurs, dit-elle, assurez M. de Louvois que je suis sa servante, et que je lui ai tenu ma parole ; allons, qu'on achève." Elle fut expédiée à l'instant. Que dites-vous de cette sorte de courage ? Je sais encore mille petits contes agréables comme celui-là ; mais le moyen de tout dire ? 

« On croit qu'il y aura de grandes suites qui nous surprendront », le récit continue, et la mort de La Voisin cache un crime jamais  élucidé, qui a conduit le roi de stopper d'enquête : des prévenus  chargèrent la favorite, Madame de Montespan, de sponsoriser des messes noires et d'avoir tenté d'empoisonner Louis et sa nouvelle maîtresse.


Portrait d'une dame, supposée Madame de Montespan par un disciple de Pierre Mignard, XVIIe siècle  / zoom 

Superbe, caustique et explosive, d'une lignée plus prestigieuse que celle du roi (dont les aïeuls maternels étaient les Médicis, banquiers parvenus), son éclat ajouta à celui de la cour.

 « Mais sérieusement, c'est une chose surprenante que sa beauté [...] Elle était toute habillée de point de France ; coiffée de mille boucles ; les deux des tempes lui tombaient for bas sur les deux joues ; des rubans noirs sur la tête, des perles [...] embellies de boucles et de pendeloques de diamant de dernière beauté [...], en un mot, une triomphante beauté à faire admirer à tous les ambassadeurs. »
-- Correspondence de Madame de Sévigny, le 29 juillet 1676

Mais elle avait visité La Voisin pour des aphrodisiaques.


  • Pour éviter que le crime n'éclabousse pas le trône, Louis a arrêté l'enquête et brûlé les témoignages. 

  • Il ne savait pas que le chef de police avait fait des notes détaillées, qui semblent inculper la femme de chambre de la marquise. Elle avait eu une aventure avec le roi et était furieuse qu'il ne reconnaisse pas leur enfant. On la comprend :  il a reconnu 22 autres bâtards.

  • La Voisin emporta ce secret avec elle, ce qui rend sa mort plus étrange encore. 

*    *
Destins 

  • Le roi n'a fait rien contre la marquise, mère de quatre de quatre de ses enfants légitimés, mais elle perd toute influence et retourne à Versailles « comme ces âmes malheureuses qui reviennent dans les lieux qu'ils ont habités pour expier leurs fautes ». 
-- Les Souvenirs de Madame de Caylus, 1770, Mercure de France, ed. 1986, p. 99.

Après une dizaine d'années elle se retira au couvent. En étalant des bijoux cadeaux du roi et ne se souvenant pas des circonstances, elle a dit que sa vie n'avait eu aucun sens. 


  • La femme de chambre a pris sa retraite avec une pension. Sa fille, qui se savait de sang royale et ressemblait à son père, se contenta d'un mariage médiocre. 

  • La progression de l'enquête terrifia les courtisans. Quand Olympe Mancini eut un avertissement du roi en souvenir de leur longue amitié, elle posa ses cartes de jeu, monta dans son carrosse et se sauva à l'étranger pour ne jamais revenir.
D'autres ont été bannis, une punition douce pour le meurtre, surtout quand le roi pouvait pardonner.

  • Quelques prisonniers de milieux populaires ont été libérés, mais soixante-huit passèrent le reste de leurs vies enchaînés aux murs de donjons. Le dernier est mort en 1725.

*     *
 Ces drames...

  • Conduisent à la première loi régulant la vente de produits toxiques (en 1682), qui fonctionne toujours. Elle aide a expliquer la fin des empoisonnements de masse. 
D'autres raisons pour cette disparition : la mise à l'écart des nombreux criminels, leur terrifiante punition et surtout, des connaissances médicales qui facilitent l'identification de poison pendant les autopsies.  

  • Révèlent le revers cauchemardesque du plus célèbre règne français, sensé avoir été un temps de gloire, d'équilibre et de raison.

Vidéo (sans mention de source)

Jean Prevost Higa, Canalblog

  • La Voisin, la sorcière de Blanche Neige ? 

Le film de Disney

« L'Affaire des poisons » était si connue en Europe qu'on croyait tout Français empoisonneur : les narrateurs ont du penser à La Voisin en étoffant leur conte. 
-- Tout Français empoisonneur : Petitfils

*     *

Le salon de thé face à l'église

ramène à un présent rassurant.

Les 2 au coin
 7 rue Notre-Dame de Bonne-Nouvelle

Du moins on l'espère telle.

*     *     *

Suite,


vendredi 28 octobre 2022

DES NOBLES PRENNENT LA RELÈVE


L'ARRIÈRE-PAYS SINISTRE SE TRANSFORME QUAND DES NOBLES S'ÉTABLISSENT PRÈS DES BOULEVARDS POUR
ATTEINDRE VERSAILLES PLUS FACILEMENT*

*L'actuel 7e arrondissement au sud-ouestoù les antiquaires se concentrent aujourd'hui, plus proche de Versailles, est déjà occupé. 
 
Ces vastes artères permettent d'éviter les embouteillages du centre et rendent Versailles à que trois heures en carrosse et une heure à cheval. Une population à l'opposée des mendiants, des voleurs, des empoisonneurs et des sorciers s'y établit.

Les embarras de Paris vus du  pont Neuf, gravure de Nicolas Guerard vers 1700 / zoom
Plan de 1576 / zoom

Eliminer la Cour des Miracles et les criminels adossés à l'enceinte annonce le déplacement à Versailles.

  
*    *

Exemples de la population nouvelle :

  • Une année après la condamnation des derniers empoisonneurs et praticiens de messes noires (en 1683), les Sœurs de Saint-Chaumont se fixent à la rue Saint-Denis (cliquez et déroulez la page). 

On aperçoit leur ancien couvent derrière les immeubles. Il couvre tout un pavé de maisons, en face de la rue où vécut La Voisin :

L'ancien couvent commence à ce coin de rue et continue jusque la porte Saint-Denis (l'arc qui apparaît  au loin).

Des femmes de la noblesse se retiraient dans des couvents comme celui-ci, pour quitter le monde et préparer leur salut.   


Carrefour de la porte Saint-Denis

  • À la fin du XVIIIe siècle le père de la portraitiste Elisabeth Vigée-Lebrun habite la rue de Cléry, juste derrière rue Beauregard. Elle y vit aussi, et une dame qu'elle n'aime pas y tient un salon.
-- Les Libertines ; plaisir et liberté au temps des Lumières de Olivier Blanc, 1997
 
 Un de ses vingt portraits de Marie-Antoinette et son autoportrait / zoom

Ces nobles sont à l'origine de la célèbre élégance
des Boulevards au XIXe siècle,
et du territoire à l'est de la porte Saint-Denis.

*    *    *
Suite :





jeudi 27 octobre 2022

2.3.4. « LE SENTIER », SUITE DE LA PRÉSENCE DES NOBLES


EUX SEULS PEUVENT ACQUÉRIR LES SOMPTUEUX TISSUS DE LA COMPAGNIE DES INDES*

*Roturière, Jeanne Poisson, la future marquise de Pompadour, les achète en secret (vers 1740).

La compagnie s'établit donc près de sa clientèle. Sa présence conduit d'autres sociétés de textiles à s'y établir et avec la Révolution industrielle, le quartier se spécialise dans la production d'habits à grande échelle.  

La Fiancée du roi de Garbe, artiste inconnudébut du XVIIIe siècle / Château de Condé - Aymeri de Rochefort

Ce tableau de la salle à manger du château de l'Administrateur de la société. Le prétexte est une histoire d'amour, mais le voilier est le sujet réel.

Plan de 1648 / zoom
Le nom Le Sentier vient du chemin — la rue de Cléry — qui joignait les portes Saint-Denis et de Montmartre (disparue), par la rue de Montmartre, qui côtoie un territoire relativement peuplé.

    Adapté de Open Street Map / zoom
 La flèche rouge, la promenade. Les lignes jaunes, les frontières du quartier.

 Le m° Réaumur-Sébastopol, point de départ.

*    *

Sa force de travail, immigrée dès le début :

  • Française de provinces vers 1850.
  • Arménienne et juive de l'Europe de l'Est vers 1900.
  • Juive d'Afrique du Nord vers 1950-1960.
  • Asiate vers 2000.

      La vérité si je mens ! par Thomas Gilou avec Richard Anconina, 1997
Film : un gentil tombe par accident dans le milieu juif du Sentier.
 


*    *

Ce quartier était un lieu d'énergie intense, où les modes étaient dessinées et produites dans la semaine...


            Photo prise en 2000                                    La vérité si je mens ! 

Mais l'embourgeoisement et la compétition chinoise a conduit beaucoup de marchands à se déplacer (vers Aubervilliers au nord, à partir de 2000 environ).

 « Baille à céder » (en 2020)

Certains restent.




Et au moins un s'y est installé.
(En 2023)

Xuly.bët, cliquez


Une promenade autour de ce shopping
est proposée ici.



*    *    *

mercredi 26 octobre 2022

D'UN QUARTIER LOUCHE À UN EMBOURGEOISEMENT DISTINCTIF


UN POLAR DE 1955 COMMENCE PAR UNE FUSILLADE DANS UN BAR DE LA PORTE SAINT-DENIS

    Le roman situe le bar à ce carrefour, devant l'ancien hôtel des religieuses.

« La porte Saint-Denis est un monument 
que les citoyens modèle Riton 
semblent particulièrement affectionner. 

Jadis, c'est par là que nos souverains faisaient leur entrée triomphale dans notre bonne ville, et aussi leur sortie, quand on les emmenait, les pieds devant, vers la nécropole royale.

Pour les seigneurs de la pègre, c'est un peu du kif. 

Ce soir là, je m'en fus boire un verre dans un petit bistro à l'angle de la rue Blondel. [...] 
Le bistro contenait son contingent habituel de consommateurs mâles et femelles : gandins furtifs aux yeux agiles et filles plus que dénudées par les robes qui les moulaient [...] on remarquait aussi des clients pour le commerce charnel, les épaules courbées sous le poids de leur solitude triste et humble. »
--  Prologue, « Des Kilomètres de linceuls » de Léo Malet, 1955


Des travailleuses sexuelles rappellent un quartier qui a été sordide : « Je ne veux pas vous voir de mon palais ! » tempêta Saint Louis (Louis IX), et elles sont restées indissociables du lieu où il les a renvoyé, hors la porte du XIIIe siècle :




*     *

« Je ne sais pas pourquoi je m'aventurai dans ce passage. Peut-être pare ce que la grille baillait alors qu'elle aurait du être fermée... 

Le Passage du Caire par Eugène Atget (rogné), 1903

Sur mes semelles de crêpe 
qui n'éveillaient aucun écho...

 je passai devant des boutiques hostiles dont les vitres obscurcies...protégeant toute la gamme de dessous féminins (...) reflétaient vaguement ma silhouette furtive. J'eus soudain l'impression que, de l'intérieur d'un magasin, des formes humaines m'épiaient. Trois secondes, je braquai le rayon de ma lampe de poche sur des mannequins de cire aux ravissants visages souriants, aux jolis seins roses bien tendus. C'est toute suite après que je butai sur la chose, tassée dans l'angle d'une galerie, semblable à un paquet de chiffons. Ce n'était pas des chiffons. C'était, aussi, une sorte de mannequin. Pas rose. Mais pas plus vivant. »
--  Suite du roman de Hector Malet
 
Ce lieu aujourd'hui
Le Passage du Caire 


*     *

Quand vous arrivez à cette terrasse, asseyez-vous et observez...

Des travailleuses sexuelles attendant dans une porte, des familles avec des enfants, des livreurs, des jeunes qui adaptent la mode à leur façon, des clients d'Airbnb avec leurs valises... .

En face également, des boutiques si individuelles qu'elles ressemblent à leurs propriétaires :





On peut avoir la nostalgie
du quartier ténébreux mais jamais anonyme, 
et apprécier la création récente et le mélange d'époques :






Fin de cette section.

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La prochaine section,