jeudi 31 juillet 2014

V.1.4. RUINES, VENGEANCE, ÉVOLUTION

MENU : 5.1.4. Ruines. Vengeance. Évolution.

L'EMPREINTE URBAINE DE LA COMMUNE ET SON CHANGEMENT

Un tiers de la ville recouvert de gravats. Une église monstrueuse. Un remaniement quand des grèves remplacent les révoltes...


En bref

  • L'insistence sur les destructions de La Commune  
  • Les incendies communards 
  • Le brasier en contexte
  • La butte sacrée
  • « L'acropole de la révolution » 
  • L'église de la vengeance
  • Autre menace, autre ville
  • Le Sacré-Cœur effraie, Sainte-Anne rassure
  • La « façade chocolat » 
     *     *     *

    Suite,

    mercredi 30 juillet 2014

    L'INSISTENCE SUR LES DESTUCTIONS DE LA COMMUNE


    LE RÉCIT HABITUEL APPUIE LES RUINES QUE LES COMMUNARDS ONT LAISSÉ... OUBLIANT CELLES DE L'ARMÉE

    Par exemple :
     
    • La Bibliothèque nationale introduit des documents de La Commune par une photo de l'Hôtel de Ville. Il est vrai qu'elle ait été incendiée sur l'ordre de Ferré, mais la destruction par l'armée était aussi terrible.


    • L'animateur d'une série télévisée déclare que les Communards ont brûlé le château de Saint-Cloud  —  six mois avant qu'ils aient existé. 
    -- Secrèts d'HIstoire de Stéphane Bern:

    The Château incendié, lithographie, 1874 /zoom
     Le Gouvernement de Défense nationale le bombarde le château le 13 octobre 1870. La Commune est déclarée le 27 mars 1871.

    # # #

    Des officiers de l'armée, qui se méfiaient de leurs troupes, 
    préféraient le bombardement au combat 

    • Ses obus ont causé les premières incendies, et beaucoup d'autres. Aussi, ils ont fait démolir des maisons pour contourner des barricades, plutôt que de les attaquer de face :

    Cette carte postale envoyée en 1908 montre la durée du souvenir.

    Destruction à la rue de Rivoli face au Louvre, « Illustrated London News »

    • Cette destruction officiellement admise était nouvelle. Dans Les Misérables Victor Hugo dit explicitement que l'armée et les défendeurs des barricades combattaient face à face, ce que des illustrations confirment.
    # # #

    Aussi, des propriétaires, qu'on suppose soutenaient Versailles, ont eux-mêmes brûlé leurs immeubles pour en être dédommagés. 

    « Saura-t'on jamais les spéculateurs véreux, les commerçants à bout de ressources, les hommes aux portes de la banqueroute, qui usèrent de l'incendie pour liquider leur situation et combien crièrent, A mort les pétroleuses ! qui venaient d'allumer le pétrole ». 

    Un homme qui avait brûlé sa maison pour obtenir des primes d'assurance est condamné à dix ans de travaux forcés. 
        -- Lissagary, Appendice XXI

    Savoir quel bord a le plus détruit
    est impossible.

    *     *     *

    Suite,

    mardi 29 juillet 2014

    LES INCENDIES COMMUNARDS


    ILS BRULENT DES BÂTIMENTS SYMBOLIQUES MAIS ÉPARGNENT
    LES DEMEURES « DES RICHES » (SAUF CELLE DE THIERS)

    Des pompiers viennent depuis Bruxelles.
    -- Victor Hugo, Choses vues (son journal), le 25 mai 1871

    Paris insurgé, exposition à la Mairie de Paris, 2011
    Puisque qu'on reconstruit dans le style imposé que quinze ans 
    auparavant, la copie ne se sent pas : « Les monuments reconstruits ont revêtu cette belle robe grise qui leur donne un air
    de tranquille et respectable vieillesse »... 
    -- Vuillaume

    Exceptions : 

    • L'Hôtel de Ville

    Prise de l'Hotel de Ville : le pont d'Arcole (détail) d'Amédée Bourgeois, 1830 / zoom

         John Orgilby Immobilier (bonnes photos anciennes, celle-ci disparue)


    • Le palais des Tuileries... 
     
    Un Jour de revue sous l'Empire en 1810 de Hippolyte Bellangé, 1862 / zoom 

    Zoom
    ...aurait pu être restauré...

    Ruines du palais des Tuileries de Ernest Meissonnier, années 1870 / zoom

    ...mais des dirigeants de la nouvelle république fragile ne voulaient pas ressusciter ce symbole de monarchie, et maintenant on traverse un vide :


    # # #

    Les incendies ont inspiré des spectacles à l'étranger
    et les ruines ont été une destination touristique
     pour une génération :

    Affiche newyorkaise de 1891 vendue sur le web

    *    *    *

    samedi 26 juillet 2014

    LA BUTTE SACRÉE


    LES HAUTEURS SONT SOUVENT VÉNÉRÉES ET LA BUTTE MONTMARTRE,* LIÉE AUX DRUIDES ET AUX DIEUX ROMAINS, EST DEVENUE LE SITE FONDATEUR DE LA FRANCE 

    *« Mont des martyrs »

    Le tableau complet est en fin de page.

    Les Romains y ont décapité les trois premiers missionnaires chrétiens : leur évêque, Saint Denis, est généralement montré
    tenant sa tête dans ses mains...

         Facade de Notre-Dame de Paris /zoom 

    Bodemuseum (Berlin), 1460-70 / zoom

    Manuscrit illuminé français, XVe siècle / zoom

    Vitrail dans une église de l'Aube / Internet, site et photographe non nommés

    La Crucifixion du Parliament of Paris (détail)maître inconnu, mi-Xe siècle / zoom

    # # #
       
    Ce sommet, le plus haut de la région parisienne, est associé au Calvaire et un couvent y a été construit :

        Piéta de Saint-Germain-des-Prés (détail), XVIe siècle / zoom

    Il est détruit à la Révolution. Des constructions profanes sont apparues, mais l'église du XIIe siècle, parfait pour les six cents habitants, est restée. 
    Zoom (déroulez)
    La butte Montmartre vers 1820

    Richard Nahem

    Saint-Pierre de Montmartre

    Même avant l'armistice avec la Prusse
    des catholiques de droite la prévoyaient
    une église sur ce commet comme expiation
    pour les pêchés de la gauche qui,
    disaient-ils,
     avaient conduit à la défaite française. 

    La Commune a rendu cet accent 
    infiniment plus dramatique.

    *      *      * 

    lundi 21 juillet 2014

    « L''ACROPOLE DE LA RÉVOLUTION » (Louise Michel)


    LA CHAÎNE D'ÉVÉNEMENTS QUI CONDUISENT À LA COMMUNE CULMINENT AU SOMMET DE LA BUTTE, QUI DEVIENT UN LIEU DE MARTYRE 

    Claretie
    Paris après le siège - le parc d'artillerie de Montmartre

    • Lointaine, distante et misérable, Montmartre fait partie de la ville que les humbles contrôlent. Donc 171 des canons saisis avant la marche prussienne sont déposés sur le vide à son sommet.   
    • Les gardes y établissent leur chef-lieu pour les protéger.
    • C'est là où ils retiennent les généraux, et dans la cour que se passe le lynchage.

    Le premier objectif de l'armée : neutraliser les canons et châtier

    • Plutôt que de se diriger vers le centre d'où les artères partent vers les bastions communards, les soldats grimpent la pente de la butte. Il n'y a pas d'obus pour les canons et les combattants sont ailleurs. Les versaillais saisissent la butte sans qu'il y ait de résistance. 
    • Ils s'emparent de 47 résidents au hasard et les emmènent au lieu du lynchage. Quand ils les ordonnent de s'agenouiller une femme qui tient un bébé crie, « montrons à ces misérables que nous savons mourir debout ! »
    -- Lissagary  

    Le Cri du peuple de Jacques Tardi (Castermann 2004), YouTube

    • Les Versaillais arrêtent d'autres résidents les jours suivants. Ils les obligent de longuement regarder le mur, puis les fusillent. 
    -- Lissagary, Appendice XVIII
    Le supplice d'Eugène Varlin


    Fils de paysan pauvre, relieur qui lit les livres sur lesquels il travail, membre de la Première International, organisateur du premier syndicat à accepter les femmes en souhaitant qu'elles soient payés comme les hommes, co-fondateur d'un restaurant coopératif qui a fourni huit mille repas, membre du Comite Central puis élu député à La Commune.

    Il assume les humbles taches qui permettent à la Ville de fonctionner, s'oppose à la violence de Ferré et d'autres, tente d'empêcher la fusillade d'otages de la rue Haxo et se bat sur les barricades.  
    -- Biographie : 
    Eugène Varlin par Jacques Rougerie


    • La légende
    Quand la dernière barricade tombe, puisé il se couche sur un banc. Un prêtre le reconnaît et le dénonce. On le traîne vers la butte suivi d'une horde « pour au moins une heure, sous les insultes et la grêle des coups... (il) devint un hachis de chair, l'œil pendant hors l'orbite. »
    -- Lissagary

    • La réalité
    Les ruelles que prend le cortège ne peuvent contenir qu'une cinquantaine de personnes et pour maintenir leur contrôle de la violence, des soldats protègent Varlin. Mais une foule suit en hurlant, crache sur lui, fait durer la souffrance et applaudit quand il est fusillé.

    -- Vuillaume, Mes Cahiers rouges: la mort de Varlin.
    Il décrit l'itinéraire qu'il a lui-même suivi et examine les récits,
    y compris celui d'un témoin.
     
    • « Il est mort crânement »dit un journaliste de droite.
    -- Lissagary, Appendice XVIII
    # # #

    Le début de La Commune, la femme avec le bébé, les autres martyrs et le calvaire de Varlin font de la Butte un symbole communard.
     
    Maximilian Luce, un peintre anarchiste qui admire Varlin,
    la place en arrière-plan pour associer son martyr à celui de Saint Denis :

    L'Exécution de Varlin, entre 1914 et 1917 / zoom

     Ensuite ce sommet devient aussi
    un symbole pour les vainqueurs. 

    *     *     *

    samedi 19 juillet 2014

    L'ÉGLISE DE LA VENGEANCE


    LE SACRÉ-CŒUR* ET LA TOUR EIFFEL, LES MONUMENTS LES PLUS IMPORTANTS DE LA FIN DU XIXe SIÈCLE, EXPRIMENT LE SCHISME FRANÇAIS

    *Le Sacré Cœur de Jésus : une dévotion qui souligne la pénitence. 

    Église, ordre social, réaction vs. République, technologie, optimisme 

    Richard Nahem
    La droite réussit presque à démolir la Tour. La gauche aurait rasé l'église si elle n'avait pas été financée par des dons.
    -- Le Sacre-Cœur de Montmartre de François Loyer, 
    « Les lieux de mémoire », ed. Pierre Nora, 1992

    L'église, prévue dès le fin de 1870,* s'est trouvée à côte du vide
    où on avait déposé les canons et lynché les généraux :

    *Pour expier les pêchés conduisant à la défaite. La droite prévoyait donc de se rendre avant qu'elle eut lieu, quand malgré des souffrances beaucoup plus aigues les pauvres étaient galvanisés pour se battre.

    Adapté d'une affiche vendue sur le web / zoom

    Sa raison d'être officielle : « Sauver la France qui a mérité le châtiment de Dieu par son encouragement à l'esprit révolutionnaire dans le monde » 

    • Un appel de financement est lancé dès La Commune réprimée. Les fonds affluent.
    • En expiant « l'esprit de révolution » sur le site où le bouleversement éclata, l'église souligne la vengeance que la Butte incarne déjà.

    L'histoire réelle est rarement racontée et les visiteurs ne voient
    qu'un monument spectaculaire, à moins, peut-être, de découvrir
    l'art de la rue aux alentours :

    Jen Wenner

    Qu'attends-tu du ciel ? Il n'en vient que des bombes. Ni Dieu ni maître ! 

    # # #

    Le message sous-jacent : Obéissez !

    • Le sommet rend l'édifice écrasant et la pierre blanche ajoute à l'impact :

       Claude Abron
    Seul monument parisien (sauf  l'Arc de Triomphe) à ne pas être construit avec les blocs beiges pales des carrières locales, ses pierres émettent une substance chimique qui les blanchit quand il pleut.   

    • Au sommet, un Christ gigantesque :

    Claude Abron
    Aucune autre divinité n'approche de cette taille à Paris.

    • À l'intérieur le personnage est plus écrasant encore, et l'or et les couleurs primaires frappent comme un panneau publicitaire : 

    Le Christ en gloire de Luc Merson, vers 1885 / zoom

    Des puissants donateurs à l'église, et aucun pauvre 
    Pour identifier les personnages : Le Sacré Cœur de Paris, la mosaïque du chœur

    # # #

    Vue de l'ouest aisé, l'église lointaine rassurait en soulignant le triomphe les rebelles qui avaient esquissé une société différente...

    Rue de Solférino
    Près de la route qui conduit vers Versailles, le quartier de la noblesse

    ...mais à l'est ouvrier elle rappelait aux vaincus la profondeur de leur défaite.

    Vue des hauteurs de Ménilmontant. Imaginez l'effet quand les maisons étaient basses.  

    Le Sacré-Cœur renforce l'autorité
     et annonce que la révolte sera punie
    pour toute l'Éternité.

     Il offre aussi à Paris son horizon spectaculaire, 
    révélant une fois de plus
    le lien entre l'effroi des insurrections 
     et la beauté de la ville.

    *    *    *