dimanche 28 novembre 2021

LE LIEU OÙ NOBLES ET PARVENUS SE CROISENT


EXCEPTIONNELLEMENT COÛTEUX CAR UNISSANT TOUS LES ARTS, L'OPÉRA OFFRE À DES ÉLITES OPPOSÉS UN PRÉTEXTE POUR SE CROISER EN TERRAIN NEUTRE

                    L'Âge de l'innocence par Martin Scorsese, 1995
Le film donne le cadre de la haute société de New York des années 1870 par une longue séquence à l'opéra. 

Les nouveaux riches de la Révolution industrielle souhaitent se mélanger avec la noblesse...

  •  Mais ses salons leur sont fermés :  « C'est un banquier qui s'impose à Paris par sa fortune... il a déjà tenté de venir me voir... »
-- Une marquise observant la femme du banquier de sa loge :
 Balzac, Illusions perdues, 1843

  • Néanmoins pour des nobles désargentés de telles rencontres peuvent être un pas vers des mariages utiles.

Le nouveau Opéra est conçu pour faciliter ces rencontres :

  •  Les sculptures qui entourent l'entrée à la salle de spectacle sont presque invisibles, se fondant dans un décor qui rehausse le costume :

L'Escalier de l'Opéra par Louis Béroud, 1877 / zoom

  • L'escalier se scinde pour attirer vers des balcons, d'où observer l'arrivée d'alliés et de rivaux, échanger des regards ou être leur cible soi-même :



Bal à l'Opéra par Henry Gervex

Les loges et un immense espace de promenade encouragent les échanges pendant les deux entr'actes d'une heure...

  • Les loges, cadres de scènes de romans

« La loge des Premiers Gentilshommes [...] ; on y est vu comme on y voit des deux côtés. »
-- Illusions perdues
    • À Paris, des jeunes hommes à la mode bavardent spirituellement avec une marquise. Ses invités provinciaux sont totalement dépassés. (Illusions perdues)
    • À Moscou, l'inquiétant Kuragin commence sa séduction de Natasha, la très jeune héroïne, dans une loge. (Guerre et Paix)
    • À Saint-Petersburg, la déclassée Anna Karénine défie la bonne société en s'asseyant magnifiquement habillée au premier rang. (Anna Karénine)

                Anna Karénine par Clarence Brown avec Greta Garbo, 1935

*     *

Cet espace de promenade, le Grand Foyer, « où la couleur et la lumière créent un monde où le doute et l'anxiété n'existent pas, une Arcadie perdue ». 
 -- Introduction« Les peintures de l'Opéra de Paris » par J. Foucart et L-A Prat, 1980

Site web de l'Opéra

L'espace reçoit confortablement
deux mille spectateurs,
pour qui les rencontres étaient souvent
la raison réelle pour venir au show. 

 *      *      * 


vendredi 26 novembre 2021

« NOUS AUSSI POUVONS CÔTOYER LES DIEUX »


ÉCONOMIQUEMENT VICTORIEUX MAIS SOCIALEMENT INSÉCURESLES BOURGEOIS ENRICHIS S'APPROPRIENT LE CODE DES NOBLES

Le décor de l'Opéra, la dernière expression d'un art qui
associait les nobles aux dieux : 

Plafond du Grand Escalier par Isodore Pils, 1865

Le théâtre a maintenant deux plafonds. Le moderne collé sur l'original témoigne du changement de société et de goût : 

  • L'original donnait au publique l'impression d'être parmi les dieux au Mont Olympe (en 1874).

Par Jules Lenepveu
  • Le plafond superposé présente des scènes d'opéras divers sans lien avec le reste de l'édifice (en 1964).

Par Chagall, 1964

L'inauguration de l'Opéra a lieu la même année que la première exposition impressionniste (1874-5). Réactions d'époque : 

  • Le décor de l'Opéra, la plus haute expression de l'art français.

  • L'impressionnisme, du gribouillage « non fini ».

  • En soulignant des gens de tous les jours il est « communard ».*
*Donner une commande officielle à Renoir menacerait la jeune république, dit son Président (Gambetta, en 1877).
-- Mon père par Jean Renoir  

 Danse au Moulin de la Galette par Auguste Renoir, 1876 / zoom

Une génération plus tard les classes moyennes savent leur triomphe définitif, et créent leur propre code. 

Les dieux sont oubliés et des personnages jeunes, beaux, heureux
et ordinaires idéalisent une autre humanité, et annoncent nos pubs. 


 Ainsi finit la partie respectable
 de la visite.

Fin de cette section.  
 
*     *     *






mercredi 27 octobre 2021

FINANCER LES SPECTACLES : LES « ABONNÉS »


LES HOMMES LES PLUS RICHES FINANÇENT LES SPECTACLES EN RÉSERVANT LES PLACES LES PLUS CHÈRES

Ces « abonnés » peuvent les utiliser pour leurs familles ou des visiteurs de province, le mardi, mercredi ou vendredi pendant un an... 

De Honoré Daumier

Mais l'attrait principal est de dîner dans un salon à côté de la porte maintenant murée, montrée à la page précédente.  

Ces dîners permettent aux dirigeants de l'industrie, du commerce et de la culture d'établir des relations, entre eux et avec la noblesse la plus vénérable, dans un contexte aussi intime et exclusif que celui d'un salon... en attendant la fin du ballet qui suit le second acte.

Les magnats y accèdent par une entrée créée pour eux seuls, ayant laissé leurs voitures dans l'immense vide qui l'entoure.

La flèche montre la seule vue du vide,
 devant la rotonde des abonnés : à suivre.

    Des toits couvrent des tables du restaurant qui occupent un tiers du vide. 

*     *     *

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mardi 26 octobre 2021

LE BALLET, UNE TRADITION DE LA COUR FRANÇAISE


IL COMMENCE PAR DES PROCESSIONS QUE LE ROI ET LA REINE CONDUISENT
VERS LE MILIEU DU XVIe SIÈCLE

 Le bal par Abraham Bosse, 1634 / zoom

Ils observent les dances ritualisées qui suivent :    

             Maurice Leloir dans Richelieu par Théodore Cahu, 1901 

Des jeunes de la cour interprètent des allégories concernant le roi. Louis XIV, excellent danseur, joue le rôle qui lui donne nom « Roi-Soleil ». 

Maurice Leloir dans Le Roy-Soleil par Gustave Toudouze, 1931

Plus tard il établit la première école de ballet et ordonne qu'un spectacle soit inséré à la fin du second acte de tout opéra produit à la cour. 

Vu dans les films L'homme au masque de fer par R. Wallace avec Leonard Dicaprio comme Louis, 1998, et Le Roi danse par G. Corbiau, 2000

La danse ritualisée fait partie de la vie de cour jusque la fin de l'Ancien Régime : 

La princesse de Navarre par Nicolin Cochin, 1745 / zoom
  
L'Opéra a longtemps continué cette tradition, un ballet ayant lieu après chaque deuxième acte. Les danseuses de Degas sont toutes des « filles de l'opéra », Paris n'ayant pas d'autre ballet.

        Montré à l'exposition Degas à Opéra au musée d'Orsay

 

Ces entr'actes sont le lien
 entre les danses de cour et celles de cabaret,
qui aussi ont commencé à Paris.

 *     *     *

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lundi 25 octobre 2021

MILLIONAIRES ET BALLERINES


ENTRETENIR UNE DANSEUSE, UNE SOURCE D'IDENTITÉ, DE
PRESTIGE ET DE CRÉDIT

 « ...Monsieur Leuwen, le riche banquier qui entretient 
Mademoiselle des Brins, de l'Opéra... »
-- Lucien Leuwen par Stendhal, 1834

Le deuxième acte terminé, les abonnés rencontraient les danseuses en coulisse, ou dans une salle spécialement créée à cet usage. L'idéalisation de ces rencontres a contribué à la célébrité de Paris pour le libertinage de luxe :

Les coulisses de l'Opéra par Jean Béraud, 1889, musée Carnavalet

Le foyer de la Danse, archives de l'Opéra

La salle « est destinée à servir de cadre aux gracieux essaimes de ballerines [...] on dirait un kaléidoscope quand elles s'entremêlent de mille et mille manières. » 

-- Charles Garnier
Vu par Degas 

À l'exposition Degas à l'Opéra au musée d'Orsay

*     *

Ces ballerines, « l'élite des plaisirs parisiens »

  • « Sa mère, comme j'ai appris depuis, à mon horreur, était une danseuse à l'Opéra » 
-- Dit de Becky Sharp, l'aventurière de La foire aux vanités, 
par W.M. Thackeray, Londres 1848

Par Degas

  •  « C'est ma danseuse... » 

L'expression évoque une activité qui exige immenses ressources et ne donne rien en retour. Elle se réfère aux demandes exorbitantes des danseuses.


De milieux humbles, généralement illettrées, les ballerines n'ont laissé aucun témoignage et nous les connaissons que par les hommes qui les méprisaient.

Elles les méprisaient en retour. Le ruban noir de la jeune femme ci-dessus rappelle le collier de chien, c'est-à-dire, « Nous savons ce que vous pensez de nous. Nous ne vous aimons pas non plus ».
-- Nadège Maruta, 
chorégraphe et historienne du french cancan, communication personnelle

  • La vengeance de danseuses et de courtisanes : « À chaque bouchée, Nana dévorait un arpent... 

Elle passait, pareille à une de ces nuées de sauterelles dont le vol de flamme rase une province. Elle brûlait la terre où elle posait son petit pied. Ferme à ferme, prairie à prairie, elle croqua l'héritage [...] comme elle croquait entre les repas, un sac de pralines posé sur ses genoux [...] mais un soir, il ne restait qu'un petit bois. Elle l'avala d'un air de dédain, car ça ne valait même pas la peine d'ouvrir la bouche. »
-- Nana par Émile Zola, 1880

La coutume commence son déclin quand les « filles de l'Opéra »
font grève avec le reste du personnel, et obtiennent des salaires décents : des lettres furieuses d'abonnés montrent que beaucoup
d'entre elles refusent alors ce « mécénat ».
(En 1912) 

Elle disparaît quand Jacques Rouché, un protestant austère devenu directeur, supprime les privilèges des abonnés en finançant les spectacles lui-même.
(Années 1930) 
-- Pascal Payen-Appenzeller,
 historien de Paris, communication personnelle

Quand Rouché vient au bout de ses ressources,
l'État prend la relève.

(En 1939)

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dimanche 24 octobre 2021

« LA PETITE DANSEUSE » DE DEGAS



LES BALLERINES MONTAIENT SUR SCÈNE À 13 OU 14 ANS
ET LEUR ENTRAÎNEMENT COMMENÇAIT À SIX OU SEPT :
AINSI COMMENCE LA DÉBAUCHE D'UNE HÉROÏNE DE BALZAC 
(CORALIE EN SPLENDEUR ET MISÈRE DES COURTESANS
 

On les appelait des « petits rats » car leur trottinement rappelait celui des rats.

Par Degas
 Remarquez l'homme à gauche et l'échange de regards.


La pédophilie, tolérée :

Au Palais-Royal, Internet, sans autres informations

« Petite danseuse, quatorze ans » : pour Degas, le front bas et la mâchoire saillante étaient simiesques, des signes de dégénération et de criminalité latente.


Internet, photographe inconnu
La statue est d'abord exposée dans une vitrine, comme un spécimen.

« Le museau vicieux de cette adolescente, cette petite fleur de la gouttière, marque sa figure avec la promesse détestable de tous les vices. »
-- Critique cité dans The Painted Girls [Les Filles peintes]) par Cathy Marie Buchanan, 2013,
 un roman sur le personnage réel, basé sur des faits


Les communards : 
« Si vous ne voulez pas que vos filles
soient des instruments de plaisir
 de l'aristocratie de l'argent,
ouvriers levez-vous ! »
-- Cité dans Paris Babylon par Rupert Christiansen, 1994

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