mardi 12 janvier 2016

LE DÉBÂCLE REVISITÉ : LIVRÉES JAUNES VIF ET AUTRES ÉNIGMES


CE FILM SUIT L'HISTOIRE TELLE QU'ELLE EST GÉNÉRALEMENT RACONTÉE, IGNORANT LES LIVRÉES QUI TROMPETTENT LE RETOUR DE L'ANCIEN RÉGIME 

            L'Évasion de Louis XVI (déroulez la page)

Ce dessin suit les sources :


Harald Wolff

Le plus récent des historiens les remarque, mais comme détail sans importance... « Personne n'avait reconnu le couple royal, mais tout le monde avait reconnu les livrées jaunes du prince de Condé », qui douze pages plus loin s'avère « le leader émigré et détesté d'une armée contre-révolutionnaire, et seigneur de très nombreuses terres dans la région... ».  

Le Roi s'enfuit par Timothy Tackett, 2004, pp. 101 and 89.

Douze pages plus loin il dit que ce choix était voulu par le roi : « Louis avait personnellement appelé Moustier [un des trois gardes] le 17 juin et lui avait demandé de trouver des habits de courrier pour lui et ses deux compagnons : manteaux jaunes, culottes de peau et chapeaux ronds. »              

   -- Tackett p. 84

Ces faits sont mentionnés en passant, sans commentaire. D'autres historiens omettent les livrées tout simplement.  

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Aussi : 

  • Pourquoi la famille royale ne prit-elle pas des routes séparées en véhicules ordinaires, ce qui aurait presque certainement réussi ?  

    • D'innombrables nobles avaient traversé la frontière depuis la chute de la Bastille deux ans plus tôt. Le frère du roi, voyageant avec un passeport anglais et un seul serviteur, quitta Paris par une autre route le même jour que le roi et passa à l'étranger sans incident, comme le fit sa femme et Axel von Fersen (« l'Ami » de Marie-Antoinette et avec elle l'organisateur de la fuite). Un an plus tard, l'écrivain royaliste René de Chateaubriand et son frère eurent des problèmes non pas par leurs passeports ou déguisements comme marchands de vin, mais à cause d'un valet somnambule. En 1791 environ 10,000 nobles quittèrent le pays, passant par Paris sans cacher qu'ils partaient pour la frontière.
--Valet, Chateaubriand, Mémoires, ed. 1973; émigrés, 283-284 /
     Tackett, The Coming of the Terror in the French Revolution, 2015 pp. 128-129.

 

    • Le seul vrai danger pour le roi et sa suite était de se glisser hors du palais avec ses 2000 gardes, sans parler des serviteurs souvent jacobins et des espions. Ils auraient du être encore plus tranquilles que les autres émigrés, car ils ne prévoyaient pas de passer la frontière. Il suffisait de prendre des routes différentes, en étant vêtus comme roturiers et en utilisant des voitures banales. 
Mais ils ont voyagé ensemble — non seulement Louis, Marie-Antoinette, le Dauphin et la princesse, mais aussi la sœur de Louis, la gouvernante des enfants, deux femmes de chambre avec les bagages dans un deuxième carrosse et trois gardes. Le carrosse principal, colossal, était peinte en couleurs voyantes, vert et noir ou rouge et jaune (les estampes de la page précédente montrent les deux versions).

 

  • Pourquoi écarter des hommes dont la valeur aurait été inestimable en cas de problème ? Le comte d'Agoult connaissait la route et était prêt à prendre place dans le carrosse principal et le comte von Fersen, combattant aguerri, souhaitait l'accompagner à cheval. Passionnément amoureux de Marie-Antoinette, il aurait donné sa vie pour la famille royale. 
    Création de Léonard / zoom

    • Pourquoi inclure le coiffeur de Marie-Antoinette, Monsieur Léonard (qui prit une autre route sans problème) ? Dans une ville provinciale la reine devait amener son coiffeur. Mais il aurait pu arriver le lendemain.  
    • Amener trois gardes quand il suffisait d'un galopant en avant pour preparer des chevaux frais aux relais ? Choisir des subordonnés entraînés à suivre des ordres mais pas à prendre des initiatives, qui ne connaissaient pas la route et n'avaient jamais combattu, plutôt que des vétérans aguerris ? 

    Le Roi avait demandé à Monsieur d'Agoult, aide-major des gardes du corps, de lui en donner trois pour porter des lettres aux princes, ses frères ; et ignorant leur véritable destination, il lui avait donné les trois premiers qui s'étaient trouvés sous sa main. On ne pourrait sans injustice mettre en doute leur courage et leur dévouement ;

     

    [...] mais accoutumés par leur grade à une parfaite obéissance, et n'ayant jamais commandé en chef, une pareille entreprise était au dessus de leurs forces. Ils n'oseraient rien prendre sur eux, demandèrent des ordres au Roi, qu'ils auraient exécutés, même au péril de leurs vies, mais ils manquèrent de l'audace nécessaire dans la circonstance où l'on se trouvait.
     

    -- Madame de Tourzel, pp. 257-258.

     

    • Pourquoi décaler trois cents cavaliers en uniformes éclatants au long de la dernière partie de la route, terrifiant la population frontalière :

    « Le roi avait choisi pour amener sur nos champs les hussars et les pandours, la cavalerie voleuse, mangeuse, outrageuse, gâcher la vie de la France sous les pieds des chevaux, assurer la famine pour l'année à venir».
    -- Michelet 

    « Monsieur de Bouillé avait placé les troupes pour protéger la famille royale de la façon suivante : à Pont-de-Somme-Vesle, quarante hussards commandés par le duc de Choiseul ; à Sainte-Menehould, quarante dragons commandés par le capitaine d'Andouins ; à Clermont, cent quarante dragons commandés par le comte de Damas. À Varennes, soixante hussards commandés par le fils de M. de Bouillé et à Dun, cent hussards commandés par le chef de l'éscadron, M. Deslon. »
        -- Madame de Tourzel, p. 612 n.87

    US unabhaengigkeitskrieg (Troupes hessoises pendent la guerre américaine d'Indépendance), 1799, d'après Conrad Gessner zoom

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    Les historiens admettent leur incompréhension. Deux débuts de récits : « Le voyage à Varennes fut un miracle d'imprudence »,  « Une incompréhensible Odyssée ».*

    *Michelet, et le titre d'un chapitre dans Varennes, la mort de la royauté par Mona Ozouf, 2005. 


    L'éxpédition posait un problème : puisque la route passait par des villes avec des populations radicalisées, Louis devait se déguiser en roturier, and étant donné la présence ce l'entourage (continuer), même d'un subordonné.* Mais il devait aussi persuader des émigrés nobles réunis à la frontière qu'il réinstallerait l'Ancien Régime dans son intégrité. 

    *Comme l'homme d'affaires de la supposée baronne, en fait la gouvernante déguisée. 


    L'arrivée du roi en manteau brun et chapeau rond, avec Marie-Antoinette en chambrière et les enfants en gosses ordinaires,  suggérerait que le roi chercherait qu'une version adultérée de l'ancienne société. 

    Suivre la tradition dans le moindre détail amortirait le choc : 


    • Le voyage en famille dans un carrosse spectaculaire suivi d'une autre voiture, évoquerait les convois royaux traditionnels.  
    • La charge de la gouvernante  interdisait de la séparer des enfants sans son consentement. Elle aurait cédé sa place si on le lui avait demandé, mais ce changement aurait paru une transgression. Qu'un courtier aussi important qu'Agoult voyage à côte des bagages et de femmes de chambre aurait été encore pire. 
    • Ferson ne pouvait pas accompagner le carrosse parce que seul un Français de haut rang devait rejoindre le roi dans une mission d'une telle importance, et il était suédois.  
    • Le célèbre Léonard par sa seule présence indiquerait le retour de l'Ancien Régime dans son intégralité.

    Le cortège de deux carrosses serait néanmoins un triste contraste avec les convois d'autrefois. C'est là où l'escorte et des livrées prennent leur sens. 

    • Les cavaliers rejoignant le cortège groupe par groupe créerait une marche de plus en plus spectaculaire, les populations brisant la monotonie de la vie quotidienne comme elles l'avaient toujours fait, applaudissant la procession. En arrivant à Montmédy le cortège ressemblerait aux entrées royales* que la ville étonnée n'aurait pas pu préparer. 
    *Comme à l'arrivée de Marie-Antoinette à Chalons, quand elle y passa pour épouser le Dauphin que vingt ans plus tôt. (L'arc de triomphe construit pour cette occasion est encore le symbole de la ville.) 

    • Les livrées jaunes vif ressemblaient à celles du prince de Condé  cousin du roi, seigneur des terres par lesquelles le convoi passait et le commandant de l'armée émigrée  claironnaient le retour de l'Ancien Régime. 
    *À l'enquête les gardes ont dit que le choix était un hasard. Mais les livrées identifiaient les nobles. Nobles eux-mêmes, qu'ils aient ignoré celles d'un tel personnage est impossible.

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    Engoncés dans leur bulle,* entourés par une cour dont l'art de l'époque montre le degré d'incompréhension de la paysannerie, Louis et Marie-Antoinette croyaient la population rurale accueilleraient avec bonheur le retour de la société voulue par Dieu.

    * Marie-Antoinette n'était allée à Paris que pour des fêtes. Louis n'avait quitté la cour que deux fois, pour son couronnement à Reims et pour visiter le nouveau port militaire de Cherbourg (en 1786) : la réception enthousiaste montrait une adhésion réelle aux  habitudes — avant la prise de la Bastille.

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    Le roi échangerait son habit de roturier pour ce costume magnifique, ferait une entrée traditionnelle à Montmédy par une lumineuse soirée de juin et proclamerait aux résidents émerveillés et aux émigrés ravis le retour de l'Ancien Régime. 


    Portait de Louis XVI de France par Antoine-François Callent, 1786, zoom


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    Les livrées expliquent cette histoire. Elles...  

    • Annoncèrent à toute la France de l'est (les nouvelles volant de marché en marché) que l'ancienne société reviendrait. 
    • Ajoutèrent à la furie qui empêcha de secourir le roi.  
    • Dirigèrent la haine d'un seigneur particulier vers le roi qui jusqu'àlors semblait paternel. 
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    Pour d'autres examples d'ignorer
     ce qui contredit nos partis pris,


    *    *    *

    Suite,

     



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