mercredi 19 août 2015

5.2.6. LA COLONNE DE JUILLET, ÉGALEMENT ÉVASIVE


L'AUTRE MONUMENT MAJEUR DE L'ÉPOQUE EST LA COLONNE QUI HONORE LES MORTS DE 1830
(INAUGURÉE EN 1840)  

Donner leurs noms les commémore, mais omettre leurs professions efface des origines presque toujours humbles :

La colonne de Juillet, à l'ultra-symbolique place de la Bastille

      Les noms
 
N'y avait-il pas de place pour les professions ? Mais les royalistes trouvent le moyen de les inclure, pour montrer l'arbitraire des exécutions.




Des plaques comme celle-ci entourent l'autel de l'église de Picpus, qui est à quelques pas du dernier emplacement de la guillotine.* Son cimetière est réservé aux descendants de guillotinés nobles.

*À la place de la Nation à l'est, alors hors de la ville. Elle se nommait alors « la place du Trône renversé » car la guillotine y avait été transféré pendant les dernières semaines de la Terreur (13 juin - 28 juillet, 1794.) 
 
Les monuments présentent
le point de vue de leurs sponsors.

*     *     *

Suite, 
5.2.7. 




mardi 18 août 2015

5.2.7. « LE TEMPS DES ÉMEUTES » (Victor Hugo)


« ENRICHISSEZ-VOUS » DÉCLARE UN PREMIER MINISTRE

« Monsieur Guizot est personnellement incorruptible et il gouverne par la corruption. Il me fait l'effet d'une femme honnête qui tiendrait un bordel. » 
-- Victor Hugo

Le règne de l'argent, la corruption et une exploitation plus intense accompagnent le gouvernement par des hommes d'affaires après 1830 :

     Le Ventre législatif  par Honoré Daumier, 1834 / zoom

« -- Le comptoir vous ennuie et vous aimez mieux le bureau particulier du Ministre de l'Intérieur ?
-- Oui, mon père.
-- Maintenant paraît une grande difficulté : serez-vous assez coquin pour cet emploi ? »

-Lucien Leuwen par Stendhal, 1834, début de la Partie II.
Le roman a été publié après la mort de Stendhal, un fonctionnaire qui craignait les rétombées.


« Il faut que les ouvriers sachent qu'il n'y a de remède pour eux
autre que la patience et la résignation. »
-- Un autre Premier Ministre, Jean Casimir-Périer, banquier

  •  Les pauvres se résignent si peu que leurs révoltes commencent en février 1831 et deviennent endémiques : 

      Le Sac de l'Archevêché de Notre-Dame le 14 février 1830, gravure anonyme, 1883 / zoom

Les Assiégés, une maison de la rue Saint-Antoine par André Joseph Bodem, zoom

« On fusille dans un carrefour, dans un passage, dans un cul-de-sac ; on prend, perd et reprend des barricades ; le sang coule, la mitraille crible les façades des maisons, des balles tuent de gens dans leur alcôve, les cadavres encombrent le pavé. À quelques rues de là on entend le choc des billes de billards dans les cafés. »
-- Les Misérables 

  • La révolte dans Les Misérables, une réalité (les 5-6 juin, 1832) :

Pour la première fois, les rebelles brandissent le drapeau rouge et le gouvernement utilise des canons contre le peuple. 
- Paris rouge par Eric Hazan, 2015

*     *

L'organisation ouvrière commence quand les tisserands de Lyon
se syndiquent et demandent non pas la diminution du prix du pain, mais 
l'augmentation des salaires.

Elle déclenche les premières révoltes ouvrières. 
(En 1832 et 1834)



Estampe populaire / zoom

*     *

La révolte de 1834 s'étend à Paris :

  •  Quand une balle tirée d'une fenêtre tue un officier, des soldats entrent dans la maison et fusillent tous les résidents, étage par étage :

       Zoom
  • Une lithographie suscite l'indignation : « La rue Transnonian » est la première image profane de communication de masse.*
*La liberté de la presse et d'excellents caricaturists expliquent l'envol de la lithographie.

     La rue Transnonain, le 15 avril 1834 par Honoré Daumier / zoom
La maison était au n° 62 rue Beaubourg, à côte du musée actuel (sans plaque) 
Sous le cadavre est un bébé mort. Le blanc du drap et de la chemise font ressortir la menace de l'ombre. 

  • Thiersalors Ministre de l'Intérieur, aime tant la répression qu'il accompagne le commandant ultra-conservateur, le marquis Robert Bugeaud.

Bugeaud et Thiers sont ailleurs au moment du massacre, mais en sont tenus responsables. « Injuste ! », écrit le biographe de Bugeaud. Mais ils n'expriment aucun regret et les coupables ne sont pas poursuivis. 

Ce « massacre de rue Transnonain » fait quatorze morts. Avec les répressions de Lyons, il annonce l'avenir. 

*     *

« Pendant que Guizot incitait 
les hommes d'affaires à s'enrichir
et créait des quartiers nouveaux pour les riches, 
une masse réduite au chômage, 
à la faim, à la maladie [...] 
apprenait la solidarité et la lutte des classes 
par le désastre »

  --  Lénine à Paris par Jean Fréville, 1968

*     *     *

Suite,
5.2.8.



lundi 17 août 2015

5.2.8. UN OGRE INTELLIGENT FAIT SON ENTRÉE


ADOLPHE THIERS : UN PERSONNAGE CLÉ PENDANT
PRESQUE UN DEMI-SIÈCLE
(DE LA RÉVOLUTION DE 1830 JUSQU'À SA MORT EN 1877)

Une figure épouvantable qui à certains égards mérite le respect. 

-- Une biographie objective :
Thiers, bourgeois et révolutionnaire par Georges Valence, 2007

Portrait d'Adolphe Thiers par Nadar, entre 1867 et 1877 / zoom 

Un historien érudit, vivant et honnête, dont les livres sur John Law, la Révolution et Napoléon sont toujours lus.
 « Je viens de finir après quinze après quinze années d'un travail assidu »
 
 l'Histoire du Consulat et de l'Empire 
Début 

« On pourrait, j'en conviens, travailler plus vite, mais j'ai pour la mission de l'histoire un tel respect, que la crainte d'alléguer un fait inexacte me remplit d'une sorte de confusion. Je n'ai alors aucun repos que je n'aie découvert la preuve du fait objet de mes doutes ; je la cherche partout où elle peut être, et je ne m 'arrête que lorsque je l'ai trouvée, ou que j'ai acquis la certitude qu'elle n'existe pas. 

Dans ce cas […]
 je parle d'après ma conviction intime, mais toujours avec une extrême appréhension de me tromper, car j'estime qu'il n'y a rien de plus condamnable, lorsqu'on s'est donné la mission de dire la vérité sur les grands événements de l'histoire, que de la déguiser par faiblesse, de l'altérer par passion, de la supposer par paresse, et de mentir, sciemment ou non, à son siècle et aux siècles à venir. »

Il surmonte des obstacles normalement infranchissables.
Bien que...
Illustration d'époque, Internet / source inconnue 


  • La parenté soit alors fondamentale, sa famille est non seulement indigente mais déshonorée, son père un coquin qui lui fait du chantage et son demi-frère un déserteur et un agent provocateur connu. Il les aide néanmoins.

  • La prestance physique et le talent oratoire soient essentiels, ses jambes sont si courtes qu'il étreint mal un cheval et sa voix haut perchée est à peine audible du haut de la tribune.

  • L'urbanité doit aller de soi, mais il exhibe avec ostentation sa richesse nouvellement acquise, comme le parvenu qu'il est.



Ses forces sont l'intelligence, un travail sans répit et son bagout marseillais : 

  • Il fonde le premier journal de l'Opposition à la fin des années 1820, écrit l'appel qui lance la Révolution de 1830, persuade Louis-Philippe d'accepter le trône et pendant son règne occupe les postes les plus élevés.

  • Redevenu simple député pendant la Seconde République (en 1848-51) et chef de l'opposition de droite, il est emprisonné après le coup d'état (en 1851) et reste hors jeu jusqu'à la fin des années 1860. Député de nouveau (en 1868), il est parmi les seuls à s'opposer à la guerre contre la Prusse (en 1870).  

  • Cette lucidité le conduit à diriger la Troisième République quand l'Empire implose. Il devient Président et le reste jusqu'à sa mort.

Mais il...  

  • Ordonne la répression brutale d'une révolte des travailleurs de soie de Lyon (en 1834)

Détail d'estampe. L'image complète paraît plus haut.
« Laissez-les tirer les premiers puis ouvrez le feu. » Environ 600 personnes sont tuées, presque tous des ouvriers.

  • Ordonne la répression de la révolte à Paris qui s'ensuit, avec un tel enthousiasme qu'il accompagne son commandant :

                   Internet, source inconnue 
  •  Conseil le général responsable du carnage de juin 1848 :


   Internet, source inconnue
  • Inspire cette épitaphe :

« O Mort ! Attends encore un instant ! » 


Il décrète ou facilite tous les massacres français 
de son temps 
sauf celui qui suit le coup d'état de 1851
quand il est en prison.

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dimanche 16 août 2015

5.2.9. L'ALGÉRIE ENTRE DANS LES CONFLITS FRANÇAIS


CONQUÊTE DE L'ALGÉRIE / RÉPRESSIONS EN FRANCE, DEUX ASPECTS D'UNE MÊME HISTOIRE

Le roi saisit Alger, espérant que la victoire mâtera l'opposition domestique : « Cette flotte sous pavillon blanc c'était la monarchie, s'éloignant du port où s'embarqua Saint Louis... »
-- Réné Chateaubriand

               Le débarquement à Sidi-Ferruch le 14 juillet 1830 par Pierre-Julien Gimbert / zoom
  
Il est renversé quand même, et les nouveaux dirigeants héritent d'un conflit qui se passe mal et ne sert que les carrières des officiers :

 Le Combat de l'Habrah  (en 1837), 1840 (recadré) par Horace Vernet zoom
« N'envoyez plus de princes ! » implore le commandant. Monté sur un cheval blanc, un fils de Louis-Philippe. 

Une attaque est si mal préparée que les Français affamés se retirent, abandonnant les civiles, les malades et les blessés (en 1835). Ils seront décapités.
 Morny, le vice-empereur de Michel Carmona, 2005  

*     *

La répression de Juin 1848 rend l'Algérie un lieu où déporter des rebelles et que les turbulents peuvent coloniser :

    Internet, sans indication de source

 « En repoussant une attaque d'Arabes pillards »

« Nous serons fermiers et soldats », dit Martial, rejeton repenti d'une famille de criminels. Avec sa concubine, la féroce La Louve, il refait sa vie en Algérie. 

-- Les Mystères de Paris par Eugène Sue, 1843.
 
« Je brûlerai vos villages et vos moissons », dit le général Bugeaud, commandant de la répression parisienne de 1834 et l'ogre « Bujo », croque-mitaine un siècle plus tard :
-- Les Luttes et les rêves par Michelle Zancarini-Fournel, 2016

    Thomas-Robert Bugeaud de la Piconnerie, duc d'Isly (1784-1849), maréchal de France 
par Charles-Philippe Larivière, 1843-1845 / zoom

Autre version avec la fumée d'un village brûlé en arrière-plan ; disparu du web.

« Le but [...] est d'empêcher les Arabes de semer, de récolter, de pâturer [...] allez tout les ans brûler leurs récoltes [...ou bien exterminez-les jusqu'au dernier. » 
--  Bugeaud, le 22 février 1841 / Wikipédia 
 
Une guerre impitoyable pour des terres commence. La population locale diminue d'au moins 20% entre 1830 et 1875.
-- Le Crépuscule des révolutions, 1848-1871 par Quentin Deluermoz, 2012
D'autres estimations sont de 30%

La version des colons rappelle l'image de « la conquête de l'Ouest » américain.

*    *

Effet sur la France :

  • L'armée y apprend la sauvagerie, ce qui intensifie la férocité des répressions.

    • « Il se rappelait ses deux années d'Afrique, la façon dont il rançonnait les Arabes dans les petits postes du Sud...
et un sourire cruel et gai passa sur ses lèvres au souvenir d'une escapade qui avait coûté la vie à trois hommes de la tribu des Ouled-Alane et qui leur valu, à ses camarades et lui, vingt poules, deux moutons et de l'or, et de quoi rire pendant six mois ».
--  « Bel-Ami » de Guy de Maupassant, 1885, journaliste en Algérie (en 1881).

 

    •  « [...] il n'était pas rare de voir des soldats jeter à leurs camarades des enfants [...] qu'ils recevaient sur la pointe de leurs baïonnettes. Ils arrachaient les boucles d'oreilles des femmes, les oreilles avec, et coupaient les doigts pour avoir les anneaux ».
-- Victor Hugo, « Choses vues » (son journal) 
citant un général qui lui rend visite en 1871.
    • « Pour chasser les idées qui m'assiègent parfois je coupe les têtes, non pas des têtes d'artichauts, mais des têtes d'hommes » :

--  Lettres d'un soldat par le colonel Lucien de Montagnac, vers 1848


*     *

Cette guerre est terrible aussi pour les soldats français, souvent des paysans enrôlés de force.

Mal nourris, mal vêtus et mal équipés, obligés de commettre des horreurs et craignant les représailles arabes imprévisibles, souffrants du vent et de la chaleur le jour et du froid la nuit, ils sont sujets aussi à la malaria, à la dysenterie, au scorbut, au typhus, au choléra et à la dépression.

En 1846, plus d'un tiers de l'armée est hospitalisé. Deux-tiers des malades n'ont pas de lit, trois-quarts pas de matelas, certains sont couchés dehors et il n'y a pas assez d'eau, de nourriture ou de médecine. 

Il y a sept fois plus de morts dans l'armée que parmi les civiles, dont l'espérance de vie est déjà courte.
--  Les Luttes et les rêves 

Vaincre les Arabes donne l'impression d'omnipotence, sans l'expérience de guerre avec un adversaire moderne : à suivre.

*     *


La guerre éclata de nouveau en 1954-1962. Les rebelles algériens ont obtenu l'indépendance, soutenus par la gauche française.


"Les porteurs de valises" (en petites lettres en haut à gauche) étaient des Français qui portaient des fonds et des faux papiers d'identité aux rebelles algériens en métropole.

Photo disparue du web
Centre de résistance à Barbès

Après un massacre à Paris, entre cent et deux-cent-cinquante manifestants pour l'indépendance algérienne, sans armes, ont été tués,* et des blessés jetés à la Seine. 

*Version officielle, sept.

    Raspou'team

 

Histoire de la photo avec plus d'images / zoom
Le photographe n'a pu faire que deux prises de vue, puis a fui quand des policiers ont tenté de l'arrêter. Les autorités ont fait effacer l'inscription quelques heures plus tard. 

La photo n'a été publiée qu'en l986, au moment du procès pour crimes contre l'humanité de Maurice Papon, responsable de déportation de juifs sous Vichy —  ainsi que pour la torture en Algérie et la violente répression de la manifestation. Elle est alors devenue le symbole du drame jusqu'alors effacé. 

Souvenirs :

  • Plaque commémorative, 2001

Les silhouettes représentent les manifestants assassinés dont les cadavres ont été jetés dans la Seine. 



Fin de cette section.


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