jeudi 20 février 2025

PEUT-ON DIRE DU NEUF SUR PARIS ?


YES !

En tant qu'historienne américaine qui habite Paris depuis des décennies, j'aimerais vous montrer cette ville fascinante à ma façon. Deux aspects m'intéressent particulièrement : la créativité des périphéries et celle des immigrés, et un passé ignoré. 

LES PÉRIPHÉRIES,
OÙ LA CRÉATIVITÉ ACTUELLE FLEURIT
 
Paris abrite un nombre immense d'artistes de tout genre, dont la plupart sont d'origine étrangère et habitent non pas dans les lieux qui leur sont associés   Saint-Germain, Montmartre, Montparnasse — mais aux alentours, avec leurs loyers (presque) abordables. Le peintre dont les dessins parsèment ces pages, Harald Wolff, en est un exemple : il est allemand et habite Montreuil, une banlieue populaire à l'est.  


C'est dans les lieux loin du centre que d'importantes initiatives culturelles sont lancées (pour des exemples cliquez ici et ici) et des essais expérimentés (pour un spectacle qui a fait des rues la scène, cliquez). 

C'est la aussi que l'inventivité des immigrées s'épanouit. Prenez La Goutte d'Or, un quartier à la frontière nord où des Africains se retrouvent pour se souvenir du pays : 

  •  Le « look » devient un art sociable de communication :

Les photos sans crédit sont les miennes.
Vu à la rue Doudeauville, l'artère principale


  • Des affiches proposant des styles que des jeunes ont adoptés mondialement après que des footballers s'en inspirent pour être identifiés à la télévision (de la Coupe du Monde de 2014 jusqu'au début des années 2020). 

  • « L'art doit exprimer une philosophie : autrement il n'est que décoration, » m'a dit un critique d'art dans un autre contexteEn évoquant la spécificité de l'individu  au sein d'une communauté homogène, ces affiches suggèrent une vision de l'humanité à laquelle les Occidentaux pourraient réfléchir. 

Affiche de coiffeur dans une petite rue de La Goutte d'Or

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UN PASSÉ IGNORÉ QUAND IL SEMBLE BIZARRE OU CONTREDIT LE RÉCIT HABITUEL 

Bizarrerie : comment Louis XVI a tenté de fuir le Paris révolutionnaire (en 1791)

En souhaitant rejoindre l'armée royaliste à la frontière, il a été reconnu, arrêté et forcé de revenir à Paris. Le retour prit non pas un jour, mais trois : des foules venues insulter le roi qui voulait abandonner son peuple étaient si nombreuses que le carrosse n'avançait que pas à pas. Le débâcle mit fin à l'aura de la monarchie séculaire et on le considère aussi important que la prise de la Bastille.

À première vue la façon dont l'échappée  s'est faite semble incompréhensible. Plutôt que de se séparer et d'utiliser des voitures banales, comme tant de nobles avaient fait, le roi et sa famille ont voyagé ensemble avec la gouvernante des enfants et deux femmes de chambre dans deux carrosses, dont un immense. Les livrées jaunes vif des gardes qui l'accompagnaient rappelaient celles de l'ancien seigneur des ces terres, devenu commandant de l'armée d'émigrés dont la population frontalière redoutait l'invasion. Une escorte de trois cents dragons français et de mercenaires germanophones, tous en uniformes rutilants, était échelonnée au long de la dernière partie de la route, loin au delà d'où des poursuivants sur des chevaux fatigués pouvaient les atteindre.

     Harald Wolff
Le dessin suit les sources.

À part le carrosse incontournable, les narrateurs ne mentionnent ces aberrations qu'en passant ou pas du tout. On les découvre en se penchant minutieusement sur leurs textes ou sur les mémoires de la gouvernante. En négligeant ce qu'ils ne comprennent pas, les historiens passent à côté de l'étendue du drame et de ses répercussions. 

L'évasion de Louis XVI par Viktor Lazarevski, 2013 
Le film omet les livrées parce qu'il suit les historiens. 

Pour cette histoire cliquez ici, pour ses énigmes et leur explication ici. Pour l'importance générale d'anomalies, ici

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Des contradictions aux récits habituels: prenez les insurrections du XIXe siècle. Bien que leurs effets se sont répandus en Europe et ont contribué à former notre monde, elles sont minimisées ou omises. 

  • On croit souvent que ces figures iconiques prennent la Bastille (en 1789), bien que la Révolution de 1830 inspira le tableau. Ce bouleversement termina ce que la Révolution française avait commencé — permettre au capitalisme de prendre son envol en écrasant les nobles. On n'en parle pas, du capitalisme non plus.

La Liberté guide le peuple de Eugène Delacroix, 1830-1831 (coupé pour souligner les personnages) / zoom

 *« Zoom » permet de cliquer pour l'image complète ou élargie et pour des précisions.

  • La première révolte ouvrière majeure (5000 morts), les « Journées de Juin » 1848, est oubliée. La terreur que les rebelles inspira aux privilégiés l'est aussi. Un effet : l'arrivée du régime européen le plus autocratique de l'époque (le Second Empire, 1851-1870).

      Combat à la porte Saint-Denis, lithographie anonyme, 1848 / zoom
  • Un autre effet : la façon dont la ville encore médiévale a été transformée (en 1853-1869). Observer attentivement cette métamorphose montre sa priorité militaire, On ne le fait pas.

La flèche conduit au turbulent quartier Latin sur l'autre bord de la Seine.

L'immense parvis de Notre-Dame rend l'église plus petite et moins imposante qu'aux époques où les maisons se blottissaient autour d'elle.

Combat à la rue Soufflot par Horace Vernet, 1848 / zoom 
Ce vide était conçu pour assembler des troupes en cas d'une autre insurrection au quartier Latin (la peinture ci-dessus montre les étudiants soutenant le ouvriers en 1848). Le monument en arrière-plan (le Panthéon) pouvait être bombardé du parvis une fois les bâtiments longeant le parvis démolis. 

On n'en dit rien.


  • La Commune de Paris a esquissé une société démocratique, égalitaire et fraternelle (en 1871), dont la répression annonce les calamités du XXe siècle. Sa mémoire inspire toujours à gauche...

          Proclamation de La Commune, le 26 mars, 1871, gravure anonyme / zoom  

Commemoration du 160e anniversaire (en 2021)

Mais autrement on l'oublie.

On croirait que le Musée Carnavalet (le musée historique) présenterait ces bouleversements de façon objective. Mais après avoir évoqué une Révolution française presque paisible en reléguant les sans-culottes au fond d'une salle, il montre les combattants de 1830 comme jeunes élégants, l'insurrection de 1848 par des blocs représentant des barricades avec lesquels des enfants peuvent jouer et La Commune par des œuvres généralement sans pertinence dans un couloir de quatre mètres entre deux salles consacrées aux élites.

Les manuels scolaires, les panneaux historiques et la plupart des historiens ont un parti pris similaire.

En bref, le Paris que vous trouverez ici n'a pas grand chose à voir avec la vue habituelle. Il y a un espace pour des commentaires à la fin de chaque page : j'aimerais savoir ce que vous en pensez. Les remarques politiques sont bienvenues.

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Ce « blook », un livre (book en anglais), utilise le web comme le ferait un blog pour présenter ses idées rapidement par des photos, des peintures et des dessins. L'indexe, sous le menu à droite, permet d'atteindre immédiatement les points principaux. Épilogue indique sa pertinence plus large.

Sa deuxième partie, Histoire un autre regard, montre comment une approche économique peut transformer le sens des événements, et comment elle explique ces lacunes.  

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Des liens vers la suite 
introduisent chaque section.
Cliquez sur le premier pour suivre le déroulement,
ou sur celui qui indique un sujet particulier.

Suite, 



 


mercredi 12 février 2025

0.1. D'OÙ VIENNENT CES IDÉES ?

 


J'AI GRANDI DANS UNE PETITE VILLE PRÈS DE NEW YORK

où Maman ressortait par son accent français et son élégance parisienne. Indifférente aux équipes sportives, aux pom-pom girls et détestant Elvis, elle m'élevait à la française. Les coutumes de notre « hometown » et de Paris étaient si différentes ! Confronter deux vérités conduit à réfléchir.

Passant une année à la Sorbonne, j'étais captivée par l'histoire française, que je comprenais comme des exploits d'individus dans un contexte largement politique. Mais un jeune homme rencontré en attendant un cours pensait autrement : pour lui, les événements, les habitudes, les croyances n'étaient compréhensibles qu'étant placés dans leur contexte économique. « Et cela », a-t'il dit, « vient de Karl Marx ».

Ma fascination pour Paris a duré plus longtemps que notre mariage et je vis toujours dans cette ville magnifique. 

Mon père était professeur, et je me dirigeai vers l'université (licence Vassar, maîtrise Harvard, doctorat Columbia, toujours en histoire). Mais enseigner dans les facultés françaises sans diplôme français était impossible à l'époque. Je suis donc devenue guide en tourisme, et ce blook en est la suite.


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Un souvenir

Harald Wolff

Vers 1955, une tante française, Magda Trocmé, 
que mon père appelait « Ouragan Magda »... 

pendant une tournée de conférences est venue nous rendre visite. Avec son mari, le pasteur André Trocmé, elle était une pacifiste anti-nazi connue, et après la guerre était critique de la politique de Guerre Froide du Président Eisenhower. Mon père, un anglo stoïque, se retirait après le dîner, laissant Maman et Tante Magda « discuter ».

J'écoutais du haut de l'escalier, et me souviens du plaisir avec laquelle elles échangeaient des idées, sans s'attendre à persuader (bien que la discussion a peut-être nuancé leurs points de vue très affirmés).

Il y a un espace pour des commentaires à chaque fin de page,
et j'aimerais connaître votre avis. 
Les critiques politiques sont bienvenues.

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